Références philosophiques

Les références mobilisées dans cette thèse s’organisent autour d’un dialogue structurant entre philosophie et sciences du vivant, avec pour objectif d’élaborer un cadre conceptuel capable de penser l’individuation biologique au-delà des modèles substantialistes classiques.

Un premier ensemble de références relève de l’ontologie des processus et de l’individuation. La philosophie du procès d’Alfred North Whitehead fournit un socle ontologique décisif pour penser la nature comme événement, relation et devenir, tandis que l’œuvre de Gilbert Simondon permet d’articuler les notions de genèse, de régime d’individuation et de métastabilité, en ouvrant un espace conceptuel fécond pour le vivant.

Un second ensemble s’inscrit dans le champ de la phénoménologie, mobilisée ici non comme une théorie de la conscience détachée du monde, mais comme une ressource pour penser l’unité vécue et la dimension existentielle du vivant. Les travaux d’Edmund Husserl, Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty et Renaud Barbaras sont convoqués afin d’éclairer les notions de corporéité, de monde vécu et de rapport originaire au monde, dans un dialogue critique avec les sciences de la vie.

Enfin, un troisième ensemble de références provient des sciences théoriques et interdisciplinaires du vivant. Les travaux de Francisco Varela et Humberto Maturana, notamment autour de l’autopoïèse et de l’enaction, offrent des points d’ancrage essentiels pour penser l’autonomie, la circularité et l’organisation des systèmes vivants. Les recherches d’Howard Pattee apportent quant à elles une réflexion cruciale sur les relations entre contraintes, symboles, organisation et causalité, à l’interface entre biologie, physique et théorie de l’information.

Pris ensemble, ces repères bibliographiques ne constituent pas un canon figé et exhaustif, mais ils m’ont fourni les ressources nécessaires pour élaborer, critiquer et développer un concept d’individuation du vivant à la fois philosophiquement cohérent et susceptible d’entrer en dialogue avec les pratiques scientifiques contemporaines.

Alfred North Whitehead (1861–1947)

Alfred North Whitehead (1861–1947) est un philosophe et mathématicien britannique, formé à Cambridge, où il contribue d’abord à la logique et aux fondements des mathématiques. Sa collaboration avec Bertrand Russell aboutit aux Principia Mathematica (1910–1913), ouvrage majeur de la logique formelle du XXᵉ siècle. À partir des années 1910–1920, Whitehead opère un déplacement décisif vers la philosophie de la nature et la métaphysique, d’abord à Londres, puis aux États-Unis (Harvard University), où il développe la philosophie du procès. Ses œuvres centrales pour cette période sont The Concept of Nature (1920) et Process and Reality (1929). Par ce parcours singulier — des mathématiques à une métaphysique systématique, Whitehead chercha à élaborer un cadre conceptuel compatible avec les avancées de la physique moderne (relativité, champ, continuité spatio-temporelle), tout en dépassant les limites du substantialisme classique.

2. Concepts clés de la philosophie du procès

a) L’événement et l’occasion actuelle : Au cœur de la pensée whiteheadienne se trouve la substitution de l’événement à la substance. La réalité ultime n’est pas composée de choses persistantes, mais d’« occasions actuelles » (actual occasions), unités minimales de devenir. Chaque occasion est un procès d’actualisation fini, mais intrinsèquement relationnel.

b) La préhension : La relation fondamentale n’est pas l’interaction externe entre entités déjà constituées, mais la préhension : mode d’intégration par lequel une occasion actuelle incorpore son passé et son environnement. La préhension est à la fois physique et mentale, ce qui fonde le monisme neutre de Whitehead : subjectivité et objectivité ne sont pas deux substances, mais deux pôles d’un même procès.

c) Le principe de créativité : La créativité est le principe ultime : « le multiple devient un, et est augmenté par un ». Elle exprime le caractère irréductiblement productif du réel : chaque actualisation introduit une nouveauté irréversible dans le monde.

d) La critique de la bifurcation de la nature : Dans The Concept of Nature, Whitehead critique la « bifurcation » moderne entre une nature objective (quantitative, physique) et une nature subjective (qualités sensibles). Cette scission rend impossible une compréhension unifiée du réel. La philosophie du procès vise précisément à réintégrer l’expérience dans la nature, sans réductionnisme.

3. Apport à la philosophie des sciences

L’apport d’Alfred North Whitehead à la philosophie des sciences tient à la révision radicale de l’ontologie implicite sur laquelle reposent les sciences modernes. Là où celles-ci opèrent couramment avec des objets stabilisés — particules, champs, organismes conçus comme unités closes — Whitehead insiste sur le caractère abstrait et dérivé de ces entités, issues de processus plus fondamentaux qu’elles tendent à masquer. Son apport est à la fois ontologique, en proposant une métaphysique compatible avec une nature dynamique, relationnelle et historique, et épistémologique, en rappelant que toute connaissance scientifique repose sur des opérations d’abstraction qui ne doivent jamais être confondues avec le concret réel, sous peine de commettre ce qu’il nomme l’« erreur du concret mal placé ». Cette perspective a profondément nourri les débats contemporains en philosophie de la physique, en philosophie de la biologie et dans les théories des systèmes complexes, en offrant un cadre conceptuel attentif aux processus plutôt qu’aux entités figées.

4. Portée et réception philosophique

La pensée de Whitehead a exercé une influence durable mais souvent marginale par rapport aux courants analytiques dominants. Elle est centrale dans la process philosophy et la process theology, mais aussi reprise de manière critique par des auteurs contemporains en philosophie des sciences et en métaphysique naturalisée. Des philosophes comme Isabelle Stengers, Didier Debaise ou William A. Christian ont contribué à renouveler sa réception, en soulignant sa pertinence pour penser la pluralité des sciences et les dynamiques du vivant.

5. Intérêt et fécondité pour une recherche sur l’individuation du vivant

Dans le cadre d’une recherche consacrée à l’individuation biologique, la pensée d’Alfred North Whitehead offre des ressources conceptuelles importantes en plaçant la primauté du procès au cœur de l’analyse : l’individu n’y est jamais un donné, mais le résultat toujours provisoire d’un processus d’individuation. Cette perspective permet de penser une continuité entre individuation physique et biologique, la vie n’introduisant pas de rupture ontologique mais une modalité spécifique de complexification des procès naturels. La notion d’occasion d’expérience fournit en outre un cadre pour articuler l’unité des dimensions objective et subjective du vivant, sans retomber dans un dualisme esprit/matière. Enfin, la grammaire conceptuelle whiteheadienne — procès, préhension, polarité, créativité — constitue un socle opérable pour un dialogue rigoureux avec les sciences contemporaines du vivant, en particulier l’écologie, la biologie des systèmes et les approches relationnelles. À ce titre, Whitehead ne propose pas seulement une métaphysique spéculative, mais un outil conceptuel permettant de reformuler les enjeux épistémologiques de la biologie et de poser les bases d’un modèle d’individuation biologique.

Whitehead, A. N. (1920). The Concept of Nature. Cambridge: Cambridge University Press.

Whitehead, A. N. (1929/1978). Process and Reality: An Essay in Cosmology (Corrected ed., D. R. Griffin & D. W. Sherburne, Eds.). New York, NY: Free Press.

Whitehead, A. N. (1933). Adventures of Ideas. New York, NY: Free Press.

Stengers, I. (2002). Penser avec Whitehead. Paris: Seuil.

Debaise, D. (2006). Un empirisme spéculatif. Lecture de Procès et réalité de Whitehead. Paris: Vrin.

Christian, W. A. (1959). An Interpretation of Whitehead’s Metaphysics. New Haven, CT: Yale University Press.

Gilbert Simondon (1924–1989)

Gilbert Simondon (1924–1989) est un philosophe français dont l’œuvre, longtemps marginale, occupe aujourd’hui une place centrale en philosophie des sciences, en ontologie et en philosophie de la technique. Ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, il soutient en 1958 deux thèses majeures :

  • une thèse principale, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information,

  • une thèse complémentaire, Du mode d’existence des objets techniques.

Il enseigne notamment à l’Université Paris-Nanterre. Son travail se développe dans un dialogue constant avec la physique, la biologie, la cybernétique et la psychologie, tout en se situant en rupture explicite avec les ontologies substantialistes héritées d’Aristote et du schème hylémorphique classique.

2. Concepts clés de la pensée simondonienne

Chez Gilbert Simondon, le point de départ n’est pas l’individu, mais le processus d’individuation : l’individu n’est jamais donné d’emblée, il résulte toujours de manière provisoire d’une opération de structuration. Avant l’individu, Simondon introduit la notion de champ préindividuel, caractérisé par une richesse de potentiels et une métastabilité, c’est-à-dire un état de tensions réelles qui rendent l’individuation possible. Le mécanisme central de ce processus est la transduction, par laquelle une structuration locale se propage de proche en proche, chaque résolution partielle modifiant les conditions de la suivante — la cristallisation en offrant le modèle exemplaire, étendu ensuite aux domaines physique, biologique, psychique et collectif. L’être n’est donc pas pensé comme une forme stable, mais comme un système en tension, toujours porteur de possibles non résolus. Cette conception conduit Simondon à critiquer le modèle hylémorphique classique (forme/matière), incapable de rendre compte de la genèse réelle des individus : la forme n’est pas imposée de l’extérieur, elle émerge de manière immanente à partir des conditions énergétiques et relationnelles du système lui-même.

3. Apport à la philosophie des sciences

L’apport de Gilbert Simondon à la philosophie des sciences est décisif en ce qu’il propose une ontologie génétique qui ne prend pas pour point de départ des entités déjà constituées, mais les opérations mêmes de leur constitution, offrant ainsi un cadre conceptuel compatible avec la physique des champs, la thermodynamique hors équilibre et la biologie du développement. Cette approche permet d’articuler de manière cohérente les différents régimes d’individuation — physique, biologique, psychique et collectif — sans les réduire les uns aux autres, évitant à la fois le réductionnisme physicaliste et les formes classiques de dualisme. Enfin, Simondon développe une conception rigoureuse de l’information, comprise non comme un simple message codé circulant entre des entités déjà formées, mais comme un événement structurant indissociable du processus d’individuation lui-même, anticipant et dépassant ainsi certaines limites de la cybernétique classique.

Longtemps restée confidentielle, la pensée de Simondon a connu une réception majeure à partir des années 1990–2000. Elle a profondément influencé des philosophes contemporains comme Gilles Deleuze, Bernard Stiegler ou Isabelle Stengers. Sa portée dépasse aujourd’hui la philosophie : on la retrouve mobilisée en études des techniques, en sciences de l’ingénieur, en biologie théorique, en études des systèmes complexes et en philosophie de l’écologie.

4. Intérêt et fécondité pour une recherche sur l’individuation du vivant

Dans le cadre d’une recherche sur l’individuation biologique, la pensée de Gilbert Simondon joue un rôle structurant en permettant de décentrer l’analyse de l’individu constitué vers les processus d’individuation qui le produisent et le transforment. Elle offre un cadre conceptuel pour penser la continuité entre individuation physique et biologique, sans verser dans une réduction mécaniste du vivant, en mettant au contraire l’accent sur le rôle des tensions, des gradients et de l’énergie dans les dynamiques d’organisation, d’autonomie et de polarisation des systèmes vivants. Les concepts simondoniens se révèlent également compatibles avec une approche relationnelle et systémique du vivant, permettant d’analyser des formes d’individuation distribuée telles que les organismes modulaires, les symbioses, les communautés biologiques ou les écosystèmes. À ce titre, Simondon constitue un pivot conceptuel pour articuler une ontologie du devenir avec les exigences de la modélisation scientifique contemporaine, tout en évitant l’écueil d’une métaphysique abstraite déconnectée des processus biologiques réels.

Simondon, G. (1958/2013). L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Grenoble : Millon.

Simondon, G. (1958/2012). Du mode d’existence des objets techniques. Paris : Aubier.

Simondon, G. (1964/2020). L’individu et sa genèse physico-biologique. Grenoble : Millon.

Combes, M. (1999/2013). Gilbert Simondon et la philosophie de l’individuation. Paris : PUF.

Chabot, P. (2003). La philosophie de Simondon. Paris : Vrin.

La phénoménologie : expérience, monde et vie

La phénoménologie constitue un axe majeur pour penser l’expérience, le sens et la manière dont le monde se donne, en rupture avec les ontologies objectivistes. Chez Edmund Husser, Martin Heidegger, Maurice Merleau-Ponty et Renaud Barbaras, la phénoménologie devient un cadre décisif pour repenser le rapport entre subjectivité, corporéité et monde — enjeu central pour une philosophie de la biologie attentive à l’expérience du vivant.

Edmund Husserl (1859–1938) — Fondation de la phénoménologie

Philosophe allemand formé aux mathématiques, Husserl inaugure la phénoménologie au tournant du XXᵉ siècle. Son projet vise une science rigoureuse des phénomènes, dégagée du psychologisme et du naturalisme. Fondateur d’un mouvement durable (phénoménologie, herméneutique, existentialisme), Husserl a profondément marqué la réflexion sur la connaissance et la subjectivité. Husserl montre que les sciences reposent sur des opérations d’idéalisation qui oublient leur enracinement dans le monde vécu. La crise des sciences tient à cette amnésie du sens. Les notion d’intentionnalité et de dynamique intentionnelle qu’il contribue à redéfinir fournit un point d’ancrage pour penser l’articulation entre objectivation scientifique et expérience vécue du vivant, sans réduction de l’une à l’autre.

Martin Heidegger (1889–1976) — Être-au-monde et temporalité

Élève de Husserl, Heidegger transforme la phénoménologie en une ontologie fondamentale centrée sur la question de l’Être. Influence majeure sur l’herméneutique, l’existentialisme, la philosophie de la technique et l’écologie philosophique, Heidegger critique l’objectivation technoscientifique qui réduit le réel à un stock disponible (Bestand). Il révèle les présupposés ontologiques de la science moderne. Sa critique de la réduction de l’être à l’objet éclaire les limites d’une biologie strictement mécaniste et ouvre à une compréhension existentielle du vivant.

Maurice Merleau-Ponty (1908–1961) — Corporéité et perception

Philosophe français, Merleau-Ponty développe une phénoménologie du corps et de la perception, en dialogue étroit avec la psychologie, la biologie et les neurosciences de son temps. Figure centrale de la phénoménologie française, son œuvre irrigue aujourd’hui les sciences cognitives énactives et la philosophie de la perception, il critique le dualisme sujet/objet et propose une compréhension incarnée de la connaissance, où le vivant est à la fois sentant et sensible. La notion de chair et la priorité du corps vécu soutiennent une conception du vivant comme unité d’expérience, non réductible à une organisation fonctionnelle.

Renaud Barbaras (né en 1953) — Phénoménologie de la vie

Philosophe français contemporain, Barbaras renouvelle la phénoménologie en la recentrant explicitement sur la vie comme mouvement originaire. Jouant un rôle central dans le renouveau contemporain de la phénoménologie française et du dialogue avec la philosophie du vivant, Barbaras propose une alternative aux naturalismes réductionnistes : la vie n’est pas un objet parmi d’autres, mais le fond phénoménal à partir duquel toute objectivation est possible. Sa phénoménologie de la vie converge directement avec une pensée de l’individuation biologique comme processus existentiel, en continuité avec les dynamiques physiques et biologiques.

Husserl, E. (1913/1990). Idées directrices pour une phénoménologie. Paris : Gallimard.

Husserl, E. (1936/1976). La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Paris : Gallimard.

Heidegger, M. (1927/1986). Être et Temps. Paris : Gallimard.

Merleau-Ponty, M. (1945/2010). Phénoménologie de la perception. Paris : Gallimard.

Merleau-Ponty, M. (1964). Le visible et l’invisible. Paris : Gallimard.

Barbaras, R. (2003). Vie et intentionnalité. Paris : Vrin.

Barbaras, R. (2011). Introduction à une phénoménologie de la vie. Paris : Vrin.