L’individuation du vivant ?
La Question de l’Individuation biologique
« Être vivant » telle est l’expression utilisée pour qualifier tout ce qui est doté de vie y compris nous-mêmes. Mais que signifie cette expression ? Si nous pouvons rencontrer des difficultés à l’expliquer clairement, nous savons intimement de quoi il s’agit. Ne serait-ce par notre propre expérience « d’être en vie ». Etre vivant n’est pas une modalité statique, les organismes vivants ne sont pas des objets inertes mais des réalités en devenir qui s’actualisent en permanence. C’est précisément ce qui constitue le phénomène d’individuation biologique. Celui-ci est le cœur de notre réflexion. En effet, si le but de notre recherche n’est pas de donner une définition générale de la vie, il tente de contribuer à la compréhension philosophique et scientifique du phénomène de la vie et notamment sur la manière de comprendre ce que signifie « être vivant ».
Notre réflexion se situe donc au carrefour de questionnements philosophiques et de recherches scientifiques. Quels points communs entre le déterminisme génétique décrivant la réalité biologique à travers une information enregistrée dans l’ADN et l’expérience intérieure de la souffrance ou de la joie ? L’une et l’autre sont pourtant des réalités corporelles et fondamentalement biologiques. L’une est décrite en termes de réactions biochimiques et l’autre en tant que ressenti global et subjectif. La question posée dès lors est de savoir si la biologie est capable d’appréhender le vivant comme une totalité, à la fois comme une organisation biochimique mais aussi comme un être capable de « ressentir » et d’éprouver d’une manière ou d’une autre sa propre existence. Autrement dit, la biologie peut-elle être autre chose qu’une démarche analytique ?
Ces interrogations sont loin d’être superflues à l’heure où cette discipline se trouve à la croisée des chemins. En effet, le cadre théorique dans lequel la biologie d’aujourd’hui s’est constituée ne semble plus suffire. La théorie synthétique de l’évolution qui a unifié la génétique à la sélection naturelle de Darwin ne satisfait plus et ce, dans la mesure où l’idée selon laquelle les organismes sont sous le déterminisme strict de leurs gènes fait l’objet de multiples critiques. Jugée par les uns, réductrices, par les autres trop axée sur la finalité adaptative, elle ne percevrait pas la dimension propre du vivant.
Des compilations de données s’accumulent dans les articles scientifiques, suscitant l’intérêt des spécialistes mais l’effroi de ceux qui regrettent la fragmentation extrême du savoir. En face d’une telle multiplication de résultats, de mesures, d’observations, d’expérimentations, quelle attitude adopter ?
Aujourd’hui, de plus en plus de travaux s’intéressent à la modélisation des systèmes vivants, ce seul fait suffit déjà à nous montrer le besoin réel d’un point de vue synthétique. Les données de la biologie s’articulent entre elles pour décrire le visage des organismes à travers un tissu dense de réseaux de molécules qui vibrent de toutes parts de leurs innombrables réactions. Des avancées mathématiques et des simulations informatiques permettent de modéliser les réseaux biologiques et le comportement de systèmes complexes.
La quête de cohérence ne serait-elle plus un rêve pieux ? La question serait plutôt de savoir si elle le fut seulement un jour ?
Déjà, Lamarck et Darwin tentèrent d’apporter un paradigme unificateur capable d’expliquer la diversité des espèces tant passées qu’actuelles. Ce fut l’idée de l’évolution. Si Darwin et Lamarck divergèrent quant à la manière de l’expliquer, ils étaient tous les deux d’accord sur le principe fondamental de l’évolution. Le XX ème siècle n’a pas désavoué ce paradigme mais il l’a complété par les apports considérables de la génétique et de la biologie moléculaire. A présent, la biologie tente d’expliquer quelle est la nature même de l’individualité biologique ou plutôt de ce qui fait l’unité des systèmes vivants. Car poser la question d’une vision globale des réseaux moléculaires qui constituent la cellule par exemple, revient à s’interroger sur la manière dont ceux-ci s’organisent pour former une unité cohérente. De la même manière, l’étude du système nerveux et du système immunitaire nous mène à nous interroger sur leurs capacités d’intégration. Des pathologies meurtrières comme le cancer, pris d’un point de vue plus global nous interroge aussi sur l’individualité du corps dans lequel il se développe et dont il semble rompre l’unité de l’intérieur. A plus grande échelle, l’écologie est certainement la science des systèmes vivants qui met le plus en avant les interdépendances unissant les espèces à différentes échelles.
Nous voyons donc que la question de cohérence ne se limite pas à la modélisation mathématique de la cellule, elle se pose à tous les niveaux d’étude du vivant parce qu’elle nous indique la nécessité de penser le phénomène de la vie dans ce qu’il a de plus fondamental.
Pourquoi repenser l’être du vivant aujourd’hui ? Pour tenir compte du caractère dynamique du vivant
Les sciences du vivant ont profondément transformé notre compréhension de la nature : la vie apparaît désormais comme un phénomène historique, évolutif, et fondamentalement relationnel. Elle ne se réduit ni à un simple assemblage de mécanismes physico-chimiques, ni à une collection d’organismes isolés. Écosystèmes, communautés, symbioses, holobiontes ou organismes modulaires révèlent une pluralité de modes d’organisation qui défient les conceptions classiques de l’individu biologique. Penser le vivant exige dès lors de rompre avec une ontologie des substances pour adopter une ontologie du devenir : la vie n’est pas une chose, mais un processus, un dynamisme qui se déploie dans le temps et à travers des réseaux de relations.
La réflexion sur l’individuation biologique s’inscrit dans ce déplacement conceptuel.
Elle propose de comprendre le vivant non pas comme une entité déjà donnée, mais comme un processus d’individuation, c’est-à-dire comme une activité de structuration progressive, polarisée et relationnelle. L’individu biologique n’est jamais un point de départ, mais un résultat toujours provisoire : une unité qui se constitue dans et par ses relations, et dont l’existence articule indissociablement une dimension objective (organisation, fonctionnement, interactions) et une dimension vécue (sentir, affectivité, tension existentielle). Penser la vie comme un dynamisme d’individuation permet ainsi de réinscrire le phénomène du vivant dans une continuité avec les processus physiques, tout en reconnaissant sa singularité propre : celle d’une unité qui, à des degrés variables, se rapporte à elle-même et à son monde.
Pourquoi repenser l’être du vivant ? Pour tenir compte du caractère systémique du vivant
Parce que les sciences contemporaines du vivant ont mis en évidence une pluralité irréductible de formes et de modes d’organisation biologiques. La vie ne se manifeste pas uniquement sous la figure canonique de l’organisme individuel, autonome et centralisé. Communautés microbiennes, symbioses, holobiontes, organismes modulaires, sociétés animales ou continuités écologiques montrent que le vivant se déploie selon des configurations multiples, distribuées et relationnelles. Cette diversité met en tension les conceptions classiques de l’individu biologique héritées du XIXᵉ siècle et invite à repenser ce que signifie « être vivant » au-delà du modèle de l’organisme isolé.
La notion d’individuation biologique propose un cadre conceptuel pour penser cette pluralité sans la dissoudre.
Plutôt que de définir le vivant à partir d’unités déjà constituées, elle invite à comprendre la vie comme un dynamisme d’individuation : un processus par lequel des formes d’unité se constituent, se stabilisent et se transforment à travers des réseaux de relations, dans le temps et dans l’espace. L’individu n’y est pas un donné premier, mais un résultat toujours relatif, dépendant de situations, de contraintes et de relations écologiques. Penser le phénomène de la vie comme un dynamisme d’individuation permet ainsi de rendre compte à la fois de la diversité des organisations du vivant et de leur cohérence, sans réduire la vie ni à une simple mécanique, ni à une abstraction vitaliste.
Pourquoi repenser l’être du vivant ? Pour tenir compte du caractère existentiel du vivant
Parce que les sciences contemporaines décrivent la vie à travers une fragmentation croissante de niveaux, de modèles et de données : molécules, gènes, réseaux, organismes, populations, écosystèmes. Cette analytique du vivant, indispensable et féconde, peine toutefois à rendre compte de ce qui fait l’unité du phénomène de la vie lui-même. Or la vie ne se donne jamais uniquement comme un ensemble de mécanismes objectivables : elle se manifeste toujours comme la vie de quelqu’un ou de quelque chose. Le phénomène de la vie engage ainsi simultanément une dimension objective — structures, fonctions, dynamiques biologiques — et une dimension subjective — le fait pour un vivant d’être affecté, engagé, concerné par sa propre existence. Repenser l’être du vivant suppose donc de refuser la dissociation héritée entre mécanisme et vécu.
L’individuation biologique permet de penser cette unité sans la réduire.
Elle propose de comprendre la vie comme un dynamisme existentiel, c’est-à-dire comme un processus par lequel une unité vivante se constitue tout en se rapportant à elle-même et à son monde. L’individuation n’est pas seulement organisationnelle ou fonctionnelle : elle est aussi, à des degrés variables, une modalité d’existence. Le caractère unitaire du phénomène de la vie ne relève pas d’un principe extérieur ou immatériel, mais d’une modalité spécifique des processus physiques eux-mêmes, lorsqu’ils se polarisent en unités capables de maintenir, éprouver et transformer leur propre cohérence. Penser la vie comme dynamisme existentiel revient ainsi à reconnaître que l’être du vivant est à la fois processus, unité et expérience — sans rupture ontologique entre nature et vécu.
Comment penser l’être du vivant aujourd’hui ?
La réflexion sur l’être du vivant ne peut plus se satisfaire d’une approche unilatérale, qu’elle soit strictement scientifique ou exclusivement philosophique. Les sciences biologiques contemporaines — de la biologie évolutive à l’écologie, de la génomique aux théories des systèmes dynamiques — produisent une masse considérable de données, de modèles et de problématiques qui transforment en profondeur notre compréhension du vivant. Mais ces savoirs, aussi indispensables soient-ils, laissent ouverte la question de leur intelligibilité ontologique : que disent-ils, au juste, de ce qu’est un être vivant ? Penser l’être du vivant suppose dès lors un travail d’articulation entre concepts scientifiques et cadres philosophiques, capable de clarifier les présupposés, les limites et les implications de ces savoirs.
La notion d’individuation biologique émerge de ce dialogue structuré entre science et philosophie.
Elle constitue le résultat d’une première étape méthodologique : l’élaboration d’un concept philosophique informé par les sciences du vivant, mobilisant notamment les apports de la philosophie du processus, de la pensée de l’individuation et des approches phénoménologiques. Cette construction conceptuelle ne vise pas à se substituer aux sciences, mais à offrir un cadre intelligible pour penser leurs objets. Dans une seconde étape, l’individuation biologique ouvre une perspective inverse : celle d’une transposition conceptuelle vers le champ de la recherche scientifique elle-même, en fournissant des outils pour interroger autrement les unités du vivant, leurs dynamiques et leurs modes d’organisation. Penser l’être du vivant devient ainsi un exercice rigoureux de médiation entre disciplines, orienté vers la construction d’un modèle conceptuel opérant.
La réflexion sur l’individuation biologique s’enracine dans un ensemble cohérent de références philosophiques majeures.
Elle s’inscrit d’abord dans le sillage de la philosophie du procès d’Alfred North Whitehead, pour laquelle la réalité se comprend à partir d’événements, de relations et de processus plutôt que d’objets substantiels. Elle dialogue ensuite de manière décisive avec la pensée de l’individuation de Gilbert Simondon, qui a montré que l’individu n’est jamais un donné premier mais le résultat d’un processus de genèse sous contraintes. Enfin, l’approche s’articule à la tradition phénoménologique — de Edmund Husserl à Maurice Merleau-Ponty, en passant par Francisco Varela et Renaud Barbaras — afin de prendre au sérieux la dimension vécue du vivant, sans la dissocier artificiellement de ses conditions naturelles.
À partir de ces références, la thèse élabore un modèle conceptuel structuré de l’individuation biologique.
Ce modèle repose sur un ensemble articulé de concepts et de propositions qui adoptent explicitement une ontologie relationnelle des processus, en rupture avec toute ontologie substantialiste des objets. Il intègre le phénomène de la vie dans la continuité des processus d’individuation physique, tout en évitant les formes classiques de réductionnisme, grâce à une orientation philosophique assumée de type monisme neutre. Enfin, il reconnaît le caractère unitaire du phénomène de la vie : l’individuation biologique y est pensée comme un procès spécifique, à la fois organisationnel et existentiel, dans lequel s’articulent indissociablement dynamique matérielle et unité d’expérience. Ce cadre conceptuel vise ainsi à fournir une intelligibilité rigoureuse du vivant, à la croisée de la philosophie et des sciences.
Mwape, Y. (2024). L'Individuation biologique. Essai de construction d'un concept pour la philosophie des sciences. Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Sciences sociales - Philosophie, Bruxelles.
Quelle élaboration conceptuelle pour penser le vivant ?
La réflexion proposée part d’un constat partagé par les sciences contemporaines : la vie ne peut plus être comprise à partir d’entités fixes ou de substances déjà constituées. Les avancées en biologie évolutive, en écologie et en sciences des systèmes conduisent à adopter une ontologie du devenir, dans laquelle la vie apparaît comme un phénomène historique, marqué par la diversification évolutive, et une ontologie relationnelle, où les formes vivantes se réalisent à travers des réseaux complexes de relations. Penser le vivant revient dès lors à penser la nature (physis) non comme un ensemble d’objets, mais comme un tissu de processus en transformation continue.
Cette élaboration s’inscrit dans une ontologie des processus inspirée de la philosophie du procès.
À la suite de Alfred North Whitehead, la nature est comprise comme événement : un ensemble de processus qui se réalisent selon une double modalité. D’une part, une modalité extensive, par laquelle les processus s’exercent dans des champs d’activité et se donnent comme unités objectivables ; d’autre part, une modalité intensive, par laquelle ils se rapportent à eux-mêmes de manière intransitive. Les entités physiques elles-mêmes ne sont plus pensées comme des supports substantiels, mais comme le résultat de processus de structuration relationnelle. C’est dans ce cadre que l’individuation biologique peut être comprise comme une modalité spécifique de l’individuation physique : un dynamisme processuel par lequel le vivant se constitue, se maintient et se transforme.
Penser la vie comme un dynamisme d’individuation, c’est d’abord reconnaître la diversité de ses formes.
La vie ne se réduit pas à des organismes isolés et bien délimités. Elle se manifeste aussi sous la forme de communautés, de relations symbiotiques, d’organismes modulaires ou de collectifs vivants étroitement liés à leur environnement. Cette pluralité montre que l’unité du vivant n’est pas toujours donnée d’avance : elle se construit, se transforme et parfois se dissout. Comprendre ce qu’est un être vivant suppose donc de s’intéresser moins à des entités figées qu’aux processus par lesquels des formes de cohérence émergent au sein du vivant.
L’individuation biologique désigne précisément ce mouvement de constitution du vivant.
La vie peut être comprise comme un phénomène global, continu à l’échelle de l’évolution, mais ponctué d’événements par lesquels des unités singulières se forment. Chaque être vivant correspond ainsi à un domaine d’existence délimité dans l’espace et dans le temps — un système, un organisme, un cycle de vie — dont la cohérence se maintient par une dynamique interne. Cette dynamique n’est jamais totalement achevée : le vivant se construit en se rapportant à lui-même et à son environnement, en intégrant des contraintes, des relations et des transformations. Penser la vie comme un dynamisme d’individuation permet ainsi de comprendre le vivant comme un processus en devenir, plutôt que comme une substance immobile.
Penser le phénomène de la vie comme un dynamisme existentiel implique de reconnaître son caractère profondément unitaire.
La vie n’est pas seulement un ensemble de structures et de fonctions objectivables : elle est un phénomène global qui lie, en une même réalité, une dimension objective — le vivant comme organisation biologique — et une dimension subjective — le fait pour un être vivant d’éprouver sa propre existence. Cette unité ne relève pas d’un principe extérieur ou immatériel, mais constitue une modalité particulière des processus physiques eux-mêmes. Repenser l’être du vivant consiste ainsi à dépasser la séparation héritée entre mécanisme et vécu, pour comprendre comment la vie se donne à la fois comme processus naturel et comme expérience.
Dans ce cadre, l’individuation biologique se comprend comme une unité d’expérience à intensité variable.
Les processus d’individuation produisent des réalisations unifiées, et parmi celles-ci, l’individuation biologique se distingue par le fait qu’elle se réalise comme une existence vécue pour elle-même. À des degrés variables selon les formes de vie, le processus d’individuation engage une dynamique interne par laquelle le vivant se sent, se maintient et s’oriente dans son monde. Cette dynamique prend la forme d’une tension constitutive, toujours inachevée, qui articule affectivité, rapport à soi et ouverture au milieu. Penser la vie comme dynamisme existentiel permet ainsi de comprendre le vivant non seulement comme ce qui fonctionne, mais comme ce qui existe — c’est-à-dire comme une unité en devenir, engagée dans sa propre continuité.