Concepts clés
Penser le vivant suppose aujourd’hui de déplacer nos cadres conceptuels. Ni substance stable, ni simple mécanisme fonctionnel, la vie apparaît comme un processus d’individuation : un devenir structuré, relationnel et irréductiblement dynamique. Les concepts présentés ici constituent le noyau théorique d’une recherche en philosophie de la biologie consacrée à cette transformation du regard. Ils s’articulent autour de quatre champs fondamentaux :
une ontologie relationnelle des processus, qui substitue aux objets fixes des dynamiques de constitution ;
une approche du phénomène de la vie comme événement unitaire, traversant les niveaux d’organisation biologique ;
la notion de polarisation dynamique, par laquelle les processus vivants se structurent, se stabilisent et se transforment ;
enfin, la dimension existentielle de l’individuation biologique, entendue comme manière pour le vivant de se rapporter à lui-même et à son monde.
Pris ensemble, ces concepts ne forment un ensemble de repères destinés à penser la pluralité des formes de vie, leurs degrés d’unité, leurs tensions internes et leurs modes d’inscription dans le monde. Chaque concept peut être exploré de manière autonome, mais c’est dans leurs relations mutuelles que se dessine la cohérence du projet et la compréhension de ce qu’est l’individuation biologique. Le lecteur est ainsi invité à parcourir cette constellation conceptuelle comme on suivrait un fil : celui d’une tentative pour penser le vivant autrement, au croisement de la philosophie et des sciences contemporaines.
Le processus d’Individuation biologique
Notre définition de l’individuation biologique rompt explicitement avec toute conception substantialiste de l’individu vivant. Elle ne part ni d’une entité préalablement donnée (cellule, organisme), ni d’un principe d’autonomie fixé une fois pour toutes, mais d’un procès : l’individuation est ce par quoi le vivant se constitue comme unité en acte, à travers une dynamique de structuration relationnelle toujours inachevée. Le vivant n’est pas ce qui possède une individualité, mais ce qui s’individue. Cette individuation ne se réduit pas à une stabilisation morphologique ou fonctionnelle ; elle correspond à un quantum d’existence, c’est-à-dire à une unité spatio-temporelle de procès, polarisée, métastable et ouverte. Ce cadre permet d’intégrer la pluralité des formes du vivant (organismes, symbioses, holobiontes, communautés, écosystèmes) sans chercher un critère unique d’individualité : ce qui varie n’est pas l’existence ou non d’une individualité, mais le degré et la modalité selon lesquels un procès parvient à se structurer comme unité cohérente.
La spécificité proprement biologique de ce procès tient à ce que l’on peut appelé l’autopréhension. Contrairement à l’individuation physique, qui tend vers une clôture thermodynamique, l’individuation biologique est autoréférentielle, récursive et incomplète : le procès devient l’objet de ses propres préhensions et se polarise en se reprenant lui-même. C’est cette autopréhension qui confère au vivant son caractère unitaire, non pas comme forme figée, mais comme unité d’expérience : l’acte d’individuation est à la fois objectivable (forme, organisation, structure) et vécu de manière intransitive comme sentir. Cette unité vécue se manifeste sous la forme d’une tension existentielle, à la fois énergétique et ouverte sur un champ de possibles, qui empêche toute clôture définitive du procès. L’individuation biologique est ainsi définie comme un mouvement existentiel : une dynamique intentionnelle par laquelle un système vivant se constitue comme centre de perspective, en relation signifiante avec son monde propre, tout en restant fondamentalement exposé au devenir.
Un être vivant n’est jamais une chose toute faite, mais quelque chose qui se fait en permanence. Être vivant, ce n’est pas seulement avoir une forme ou des organes, c’est maintenir une manière singulière d’exister au fil du temps, en composant sans cesse avec ce qui arrive : variations du milieu, échanges, contraintes, opportunités. À chaque instant, le vivant “tient ensemble” ce qu’il est en train de devenir. Il ne se contente pas de réagir mécaniquement : il sélectionne, privilégie, résiste, s’oriente. Cette activité n’est pas toujours consciente, mais elle correspond à une forme minimale d’expérience : le vivant est affecté par ce qui lui arrive, et cette affectation compte pour lui. C’est en ce sens que l’individuation biologique désigne le fait qu’un être vivant se constitue comme une unité qui a une manière propre d’être concernée par le monde, et pas simplement comme un assemblage de pièces ou de fonctions. L’unité du vivant n’est donc pas un point de départ, mais le résultat toujours fragile d’un équilibre dynamique : tant que cette tension est maintenue, le vivant continue d’exister comme un individu singulier ; lorsqu’elle se défait, l’individuation se dissout.
Le double déploiement du phénomène de la vie
Bien que la vie se déploie de façon continue à travers l’évolution, elle s’exprime toujours par des processus d’individuation localisés, où le vivant se structure provisoirement comme une unité ouverte et relationnelle.
Le phénomène de la vie présente un double caractère fondamental, à la fois continu et discret. Il est continu en ce sens que le vivant se déploie comme un processus historique ininterrompu : lignées phylogénétiques, évolution des formes, transmission et transformation des organisations biologiques dans le temps. La biologie évolutive a puissamment décrit cette dimension. La représentation du grand arbre phylogénétique nous montre que la vie ne progresse pas par ruptures absolues mais par différenciations graduelles au sein d’un même devenir. Pourtant, cette continuité n’est jamais donnée comme un flux homogène : elle se manifeste toujours à travers des formes localisées et structurées — cellules, organismes, colonies, sociétés, écosystèmes — que nous identifions comme des unités.
=> La vie apparaît ainsi comme un phénomène continu dans son déploiement global, mais ponctué de configurations discrètes dont le statut ontologique demeure problématique.
Cette tension entre le caractère continu et discret (discontinu) d’un phénomène n’est pas sans rappeler certaines difficultés rencontrées en physique contemporaine, où un même phénomène peut être décrit tantôt comme un champ continu, tantôt comme une succession d’événements discrets. De manière comparable, la biologie a largement théorisé l’aspect continu du vivant, mais l’aspect discret — la question de l’individu biologique — reste l’objet de débats persistants. Les discussions autour de l’organisme, du holobionte, des unités de sélection ou des niveaux d’organisation montrent que l’individu n’est ni une évidence empirique ni une entité universellement définissable. Ses frontières varient selon les processus considérés, les échelles d’analyse et les relations entretenues avec le milieu, rendant insuffisantes les conceptions substantialistes classiques.
L’approche développée ici propose de penser ce caractère discret non comme une entité figée, mais comme un processus d’individuation. L’unité du vivant est alors comprise comme un quantum d’extension, c’est-à-dire un domaine spatio-temporel au sein duquel un processus de structuration se polarise et se maintient comme unité en acte. Ce quantum d’existence n’est pas clos : il constitue un ensemble ouvert et relationnel, structuré par un foyer de polarisation qui fait converger des dynamiques biologiques hétérogènes en une unité de perspective. C’est pourquoi on peut aussi le désigner comme un un ensemble monadique. Cellules, organismes, holobiontes, sociétés ou écosystèmes peuvent ainsi être compris comme des ensembles monadiques de formes et d’intensités variables, chacun correspondant à un domaine d’individuation singulier. Cette conceptualisation permet d’articuler, dans un même cadre, la continuité évolutive du vivant et la pluralité de ses unités sans réduire l’une à l’autre.
En quoi consiste le caractère unitaire de l’individuation biologique ?
Le caractère unitaire du processus d’individuation tient à la polarisation de ses dynamiques en un même centre de perspective, par lequel le vivant se constitue comme une unité en acte.
Les théories contemporaines de l’auto-organisation, de l’autopoïèse (Maturana & Varela, 1974) et de la clôture organisationnelle ont profondément renouvelé la compréhension du vivant en mettant en évidence des formes de circularité causale : les systèmes biologiques se maintiennent par des boucles internes où les processus produisent les conditions de leur propre reproduction. Ces approches ont permis de rompre avec une causalité linéaire, mais elles rencontrent rapidement une difficulté conceptuelle majeure : elles décrivent comment un système tient, sans parvenir à expliquer en quoi il constitue une unité pour lui-même. Même les reformulations plus sophistiquées proposées par Rosen (1991) ou par Kauffman (2000), Mossio, Montévil et Longo (2013, 2016) — fondées sur la circularité entre processus et contraintes — restent centrées sur la cohérence fonctionnelle de l’organisation, laissant ouverte la question de l’orientation interne du vivant et de son rapport propre au monde.
C’est à ce niveau qu’intervient la notion de polarisation de l’ensemble monadique. Un ensemble monadique n’est pas seulement un système circulaire, mais un domaine d’individuation au sein duquel les relations convergent vers une unité de réalisation. Cette polarisation confère au vivant un caractère dissymétrique : ce qui lui arrive n’est jamais neutre. A ce stade, le détour par la philosophie s’impose. La pensée de Hans Jonas (1966) permet ici de franchir un seuil conceptuel décisif, en montrant que la vie se définit par un engagement dans sa propre existence. Le vivant est concerné par son être, orienté vers son maintien, ce qui fonde une première forme de perspective, antérieure à toute représentation consciente. La polarisation monadique correspond précisément à cette orientation existentielle minimale, par laquelle une unité biologique devient un centre de perspective.
L’apport déterminant de Alfred North Whitehead (1920, 1929, 1938) consiste à donner un statut ontologique à cette perspective à travers le concept de préhension, compris comme intégration active du monde dans un procès unitaire. Nous introduisons quant à nous, le terme d’autopréhension pour préciser que le procès de structuration des systèmes biologiques se reprend lui-même dans son propre devenir. Cette circularité n’est plus seulement organisationnelle, mais du point de vue de la philosophie de Whitehead, elle est aussi vécue : l’unité se constitue en se sentant elle-même en train de se faire. Enfin, la pensée de Gilbert Simondon (1964) permet alors de préciser cette autoréférentialité sans la figer, en montrant que toute individuation demeure métastable et inachevée. L’ensemble monadique apparaît ainsi comme une unité polarisée, ouverte et dynamique, dont le centre de perspective n’est pas un point fixe, mais le foyer même de la tension par laquelle le vivant s’individue.
Le quantum d’existence correspond précisément à cette polarisation en acte : il désigne le domaine spatio-temporel au sein duquel un ensemble monadique se constitue comme centre de perspective, en intégrant ce qui lui arrive et en se maintenant comme unité d’individuation.
En quoi consiste l’ “unité en acte” qui polarise l’individuation biologique ?
Un être vivant n’est pas une unité déjà donnée : il devient une unité en se reprenant continuellement lui-même dans ce qu’il fait et dans ce qui lui arrive, sans jamais pouvoir se saisir entièrement comme un objet achevé.
Le concept d’autopréhension prolonge et transforme le concept de préhension introduit par Whitehead , selon lequel tout être actuel se constitue en intégrant ce qui lui est donné dans une unité de réalisation. Appliquée au vivant, la préhension ne désigne pas une représentation mais un acte de constitution : le vivant ne se contente pas d’être organisé, il se fait en intégrant ses propres processus et son milieu dans une même dynamique. Toutefois, cette autoréférentialité pose immédiatement une difficulté classique : comment un processus peut-il se rapporter à lui-même sans tomber dans une contradiction logique, analogue aux paradoxes de l’auto-appartenance mis en évidence par Bertrand Russel et formalisés par Kurt Gödel ? Cette difficulté est au cœur du problème de l’unité en acte : si l’individuation se prenait elle-même comme objet pleinement constitué, elle s’annihilerait comme processus.
La pensée de Gilbert Simondon permet de sortir de cette impasse en affirmant le caractère fondamentalement incomplet et métastable de toute individuation : le vivant ne coïncide jamais pleinement avec lui-même, et son unité n’est jamais donnée une fois pour toutes. Cette incomplétude n’est pas un défaut mais une condition de possibilité de la continuité du vivant. Elle trouve une traduction opératoire dans les théories contemporaines du contrôle hiérarchique et de la clôture organisationnelle élargie, notamment chez Howard Pattee , qui montre que les systèmes biologiques se maintiennent par des relations de contraintes entre niveaux hétérogènes, médiatisées par des dispositifs symboliques. L’autoréférentialité du vivant ne repose donc pas sur une auto-appartenance directe, mais sur une inclusion indirecte, médiée, de sa propre dynamique.
L’autopréhension désigne précisément cette solution : le processus d’individuation ne s’inclut pas lui-même comme un objet, mais s’intègre sous la forme d’une forme signifiante, c’est-à-dire d’un signe interne qui représente sa propre dynamique sans l’épuiser. Il en résulte trois traits constitutifs. D’abord, la récursivité : chaque acte d’autopréhension reprend l’acte précédent en l’intégrant dans une nouvelle configuration. Ensuite, la cohérence : le vivant sélectionne et rend compatibles ses processus internes et ses relations au milieu selon une visée unitaire de viabilité. Enfin, l’incomplétude : cette visée unitaire — la satisfaction du procès — n’est jamais pleinement objectivable et demeure un horizon régulateur. L’autopréhension apparaît ainsi comme l’acte par lequel l’individuation biologique se polarise, se maintient et se renouvelle comme unité en acte, sans jamais se refermer sur elle-même.
L’autopréhension désigne l’acte par lequel un processus vivant se constitue comme une unité en acte en intégrant sa propre dynamique sans jamais se refermer sur elle-même.
Références bibliographiques (sélection)
Whitehead, A. N. (1929). Process and Reality. New York: Free Press.
Simondon, G. (1964). L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Grenoble : Millon.
Russell, B., & Whitehead, A. N. (1910–1913). Principia Mathematica. Cambridge: Cambridge University Press.
Gödel, K. (1931). Über formal unentscheidbare Sätze der Principia Mathematica und verwandter Systeme. Monatshefte für Mathematik und Physik, 38, 173–198.
Pattee, H. H. (1972). Laws and constraints, symbols and languages. In C. H. Waddington (Ed.), Towards a Theoretical Biology (Vol. 4). Edinburgh: Edinburgh University Press.
Pattee, H. H. (2017). The Physics of Symbols. Biosemiotics, 10, 1–15.
En quoi consiste la dimension existentielle de l’individuation biologique ?
Un être vivant n’existe pas seulement parce qu’il fonctionne, mais parce qu’il fait l’expérience, à chaque instant, de sa propre manière d’être au monde.
1. L’unité en acte comme unité d’expérience
Dans l’individuation biologique, l’unité en acte n’est jamais seulement une unité structurelle ou fonctionnelle : elle est aussi, indissociablement, une unité d’expérience. Cela signifie que le vivant ne se contente pas de se maintenir comme organisation, mais qu’il se donne à lui-même dans chaque acte d’individuation comme un « se-vivre », une présence à soi minimale. Cette dimension existentielle ne renvoie pas à une conscience réflexive au sens psychologique, mais à la manière dont le procès s’éprouve comme totalité engagée dans ce qu’il fait. L’individuation biologique est ainsi un événement existentiel : à chaque fois, quelque chose est en jeu pour l’être qui s’individue.
2. L’apport décisif de la philosophie du procès de Whitehead
La philosophie d’Alfred North Whitehead permet de penser cette dimension existentielle sans dualisme. En définissant les unités ultimes du réel comme des occasions d’expérience, Whitehead soutient que toute réalité concrète est d’abord un acte de sentir, avant d’être un objet constitué. Cette thèse s’inscrit dans le prolongement direct de l’empirisme radical de William James (1904) , selon lequel il n’existe pas deux mondes séparés — l’un subjectif, l’autre objectif — mais une seule trame d’expérience dont les distinctions émergent secondairement. Appliquée au vivant, cette ontologie du procès permet de comprendre l’individuation biologique comme une série d’unités d’expérience transitoires, chacune marquée par une visée unitaire (la satisfaction), mais jamais définitivement close.
3. Redéfinition de la subjectivité et de l’objectivité
Dans ce cadre, la subjectivité et l’objectivité ne sont plus des substances ni des domaines séparés, mais des modalités de la préhension. Le pôle dit « objectif » correspond à ce qui, dans le procès, est préhensible, transmissible, objectivable ; le pôle dit « subjectif » renvoie à l’immédiateté intransitive de l’expérience, à ce qui ne se communique pas comme tel. Cette redéfinition évite aussi bien le réductionnisme physicaliste que le subjectivisme. L’unité d’expérience biologique est précisément ce point de polarisation où le procès intègre des données du monde tout en se donnant à lui-même comme centre de perspective.
4. Autopréhension, sentir et tension existentielle
Le concept d’autopréhension permet d’articuler cette unité d’expérience au caractère autoréférentiel de l’individuation biologique. Le vivant ne préhende pas seulement son environnement : il se préhende lui-même dans sa dynamique d’individuation. Ce sentir d’autopréhension n’est jamais neutre : il est polarisé par une tension existentielle, entendue comme la manière dont le procès se rapporte à sa propre possibilité d’être. Cette tension n’est pas une finalité déterminée, mais une ouverture : le vivant se maintient dans un état de « pouvoir être », où l’unité est visée sans jamais être pleinement réalisée. C’est cette incomplétude constitutive qui distingue radicalement l’individuation biologique de l’individuation physique stabilisée.
5. Dynamique intentionnelle et existence
Enfin, la dimension existentielle de l’individuation biologique se manifeste par une dynamique intentionnelle immanente au procès. L’intentionnalité n’est pas ici une propriété mentale surajoutée, mais la manière dont l’individuation est orientée, tendue vers des possibilités de structuration et d’action. Chaque acte d’autopréhension engage ainsi l’être vivant comme totalité : il ne s’agit pas seulement de fonctionner, mais d’exister, au sens où l’individuation se donne à elle-même comme enjeu. En ce sens, l’individuation biologique fait émerger des êtres pour lesquels l’existence n’est pas un état, mais une tension continue entre ce qui est réalisé et ce qui reste ouvert.
Être vivant, ce n’est pas seulement fonctionner ou réagir à son environnement, mais se maintenir en faisant l’expérience, à chaque instant, de sa propre manière d’exister, dans une tension continue vers ce qui compte pour lui, sans séparation nette entre ce qui agit et ce qui est vécu.
Références bibliographiques
Whitehead, A. N. (1929). Process and Reality. New York: Free Press.
James, W. (1904). A World of Pure Experience. Journal of Philosophy, Psychology and Scientific Methods, 1(20), 533–543.
Jonas, H. (1966). The Phenomenon of Life. New York: Harper & Row.
Simondon, G. (1964). L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information. Paris: PUF.
Debaise, D. (2017). Nature as Event. Durham: Duke University Press.
Perspectives vers une pluralité des modalités d’individuation biologique
La difficulté à définir l’individu biologique ne révèle pas une limite de la biologie, mais la nécessité de penser l’individuation comme un processus pluriel, modulé et toujours en cours.
Les analyses développées dans cette thèse conduisent à déplacer profondément la question classique de l’individu biologique. Plutôt que de chercher un niveau ontologiquement privilégié — la cellule, l’organisme, la population ou l’écosystème —, il devient nécessaire de reconnaître que l’individuation du vivant se déploie selon plusieurs modalités, correspondant à des degrés variables de cohérence, de récursivité et d’intégration. L’individu n’apparaît plus comme une entité donnée une fois pour toutes, mais comme une résultante dynamique, toujours relative à un mode particulier de polarisation du processus d’individuation. Cette perspective permet de dépasser l’alternative stérile entre individualisme cellulaire et holisme systémique.
L’un des apports majeurs de ce cadre est de montrer que des configurations biologiques très différentes — cellules en division, organismes multicellulaires, biofilms, holobiontes, symbioses, écosystèmes — peuvent être comprises comme autant de formes d’individuation distribuée, sans qu’il soit nécessaire de les ramener à un modèle unique d’individu. Chaque modalité correspond à une intensité spécifique du sentir d’autopréhension, c’est-à-dire à une manière pour le processus vivant de se maintenir comme unité en acte, tout en intégrant son milieu associé. La question pertinente n’est donc plus « où se trouve l’individu ? », mais comment et jusqu’à quel degré le processus se polarise en une unité cohérente.
Cette approche ouvre des perspectives importantes pour la biologie théorique et empirique. Elle invite à repenser les critères classiques d’individualité (frontières, autonomie, reproduction, hérédité) comme des indicateurs partiels, dépendants des modalités d’individuation considérées. Elle fournit également un cadre conceptuel pour analyser des objets biologiques hybrides ou limites — tels que les holobiontes, les biofilms, les chimerismes ou les communautés microbiennes — qui résistent aux définitions traditionnelles. En ce sens, la notion de quantum d’existence et l’idée d’ensemble monadique offrent des outils pour penser des unités biologiques ouvertes, polarisées et historiquement situées.
Enfin, ces perspectives suggèrent un programme de recherche transversal, à l’interface de la philosophie du vivant, de la biologie des systèmes et de l’écologie. En réinscrivant l’individuation biologique dans une ontologie du processus inspirée de Whitehead et de Simondon, il devient possible de concevoir le vivant comme une pluralité d’unités en acte, irréductibles à des substances, mais intelligibles à partir de leurs dynamiques de polarisation, de tension existentielle et de reprise autoréférentielle. La difficulté de définir l’individu biologique n’apparaît alors plus comme une faiblesse théorique, mais comme le symptôme d’un changement de paradigme encore en cours.